« Mais les gens se marient encore aujourd’hui ? »
On m’a posé cette question récemment. J’étais à un mariage. La situation m’a fait sourire. Parce que, manifestement, oui.
Mais la question m’est restée en tête. Peut-être parce qu’au-delà de son côté un peu amusant, elle dit quelque chose de la place qu’occupe aujourd’hui le mariage.
Il fut un temps où la question se posait beaucoup moins. Se marier faisait partie des grandes étapes assez attendues d’une vie. On se rencontrait, on se mariait, on s’installait ensemble, on achetait une maison, on avait des enfants. Pas nécessairement dans cet ordre pour tout le monde, évidemment, mais le mariage avait une place beaucoup plus évidente dans la construction d’un couple.
Aujourd’hui, tout cela a changé.
Alors, est-ce qu’on se marie encore ? Oui. Mais peut-être que la vraie question est plutôt : pourquoi choisit-on encore de se marier quand on n’en a plus besoin pour construire une vie à deux ?
Oui, on se marie toujours
Commençons par les chiffres, parce qu’ils permettent de remettre un peu les choses en perspective.
En 1970, environ 400 000 mariages étaient célébrés en France. En 2000, ils étaient encore un peu plus de 305 000. En 2025, l’Insee en estime 251 000. Sur le temps long, oui, le nombre de mariages a donc diminué.
Mais regarder uniquement ces deux dates raconterait une histoire un peu trop simple. En 2019, avant le Covid, 224 740 mariages avaient été célébrés. Après l’effondrement très particulier de 2020, leur nombre est remonté : 218 819 en 2021, 241 710 en 2022, 241 080 en 2023, 248 174 en 2024 et environ 251 000 en 2025.
Le mariage n’est donc pas exactement cette vieille institution poussiéreuse en voie de disparition que la question pourrait laisser imaginer. Il est toujours là. Simplement, il n’occupe plus la même place.
Le mariage n’est plus forcément le début de l’histoire
C’est probablement ce qui me frappe le plus dans les couples que j’accompagne aujourd’hui.
Ils ne se rencontrent pas, se fiancent et se marient dans la foulée avant de commencer leur vie ensemble. Ils vivent ensemble depuis plusieurs années. Tous les couples que j’accompagne actuellement sont déjà propriétaires. Chaque année, plusieurs ont déjà des enfants lorsqu’ils viennent me voir.
Leur foyer existe. Leur quotidien aussi. Ils ont déjà choisi un canapé ensemble (ce qui constitue tout de même une excellente épreuve de couple), fait des travaux, organisé des vacances, connu des galères, pris des habitudes, rencontré les familles respectives, parfois accueilli un ou plusieurs enfants.
Et un jour, au milieu de cette vie qui existe déjà, ils décident de se marier. Le mariage n’est plus nécessairement le point de départ. Il vient parfois bien après.
Et ce n’est pas seulement une impression liée aux couples que je rencontre. On se marie effectivement plus tard qu’autrefois. En 1970, l’âge moyen au premier mariage était de 22,6 ans pour les femmes et 24,7 ans pour les hommes en France métropolitaine. En 2018, il était déjà passé à 31,6 et 33,2 ans.
Alors forcément, lorsque l’on se marie après plusieurs années de vie commune, on n’arrive pas avec la même histoire.
Quand on n’est plus obligé de se marier, pourquoi le fait-on encore ?
C’est finalement cette question qui m’intéresse.
Nous n’avons plus besoin d’être mariés pour vivre ensemble. Ni pour acheter une maison. Ni pour avoir des enfants. Et le Pacs est lui aussi devenu une forme d’union très courante : près de 197 200 Pacs ont été conclus en 2024, parallèlement aux quelque 248 200 mariages.
Alors pourquoi organiser un mariage ?
Je n’ai évidemment pas la prétention d’avoir une réponse valable pour tous les couples. Mais la question que l’on m’a posée ce jour-là m’a fait réfléchir.
J’ai parfois l’impression que le mariage retrouve justement de la force parce qu’il n’est plus une évidence. Peut-être y a-t-il quelque chose de rassurant dans le fait de décider de poser ce jalon. Quelque chose de fort dans le fait de réunir les personnes qui comptent et de dire : voilà, c’est nous, c’est notre famille, c’est notre histoire et nous choisissons de célébrer tout cela.
C’est un ressenti, pas une vérité sociologique. Mais je trouve intéressant de penser que le mariage a peut-être perdu une partie de son caractère obligatoire sans perdre sa valeur symbolique. Peut-être même que le fait de pouvoir parfaitement s’en passer change la valeur que l’on donne au fait de le choisir.
Et quand on choisit de se marier, on choisit aussi davantage son mariage
C’est là que je vois une autre évolution intéressante dans mon métier.
Lorsque le mariage n’est plus simplement une succession de choses que l’on « doit » faire, on peut commencer à se demander lesquelles ont réellement du sens pour soi. Qui décide ? Qui invite-t-on vraiment ? Quelles traditions a-t-on envie de conserver ? Lesquelles ne nous ressemblent absolument pas ? Où préfère-t-on mettre son budget ? Est-il vraiment indispensable de faire quelque chose simplement parce que « dans un mariage, ça se fait » ?
Les couples que je rencontre savent de plus en plus qu’ils ont le droit de répondre non. Ils peuvent adorer une tradition et en abandonner cinq autres. Mettre un budget important sur un élément qui compte énormément pour eux et presque rien sur un autre. Faire un dîner assis ou préférer autre chose. Inviter 50 personnes ou 150. Garder certains codes très traditionnels tout en en inventant d’autres.
Le mariage reste rempli de codes. La différence, peut-être, c’est qu’on s’autorise davantage à choisir ceux que l’on veut garder.
Et forcément, cela ouvre un terrain de jeu assez passionnant pour mon métier.
Des années d’histoire dans lesquelles aller chercher
En tant que wedding designer, je construis mes projets à partir des couples que j’accompagne. De leurs goûts, évidemment. Mais surtout de ce qu’ils sont et de leur histoire.
Je ne pars pas d’une page blanche. Et je ne cherche pas à transformer chaque élément de leur vie en décoration littérale. Tout n’a pas besoin d’être raconté, encore moins expliqué. Parfois, un détail suffit.
Pour le mariage de Marie et Quentin, par exemple, une rose dessinée en ligne continue accompagnait leurs prénoms sur toute leur papeterie, du faire-part au plan de table. Peut-être que très peu de leurs invités en ont compris la signification. Et ce n’était pas vraiment important. Rose est le prénom de leur petite fille, qui avait alors un peu plus d’un an.
Ce dessin fonctionnait parfaitement sans explication. Mais pour eux, il racontait autre chose. C’était un tout petit morceau de leur vie, glissé discrètement dans leur mariage. Et c’est précisément ce que j’aime aller chercher.

Les détails n’ont pas besoin de crier « regardez comme ce mariage est personnalisé ». Ils peuvent être presque invisibles pour celui qui ne connaît pas leur histoire et pourtant avoir énormément de sens pour ceux à qui elle appartient.
Plus un couple a vécu de choses ensemble, plus cette matière est riche. Leurs premières années en font évidemment partie. Un lieu de rencontre, une passion commune qui les a rapprochés, un voyage des débuts ou une anecdote qu’ils racontent encore des années plus tard peuvent parfois devenir le point de départ de toute une réflexion.
Puis d’autres chapitres se sont ajoutés. Des lieux, des habitudes, des projets, des souvenirs, des rencontres, parfois des enfants. Certains éléments auront une place évidente dans le projet, d’autres resteront simplement dans nos échanges. Et parfois, un détail auquel le couple n’aurait jamais pensé pour son mariage deviendra justement celui autour duquel j’aurai envie de construire.
C’est probablement ce que ces années de vie commune changent le plus dans mon travail : elles multiplient les pistes. Je peux aller chercher dans toute leur histoire ce qui mérite d’être raconté, suggéré ou simplement glissé quelque part.
Tout ce qui me permet d’abord de les comprendre, pour ensuite les surprendre.
Alors, on se marie encore aujourd’hui ?
Oui. Moins qu’à une époque où le mariage constituait presque un passage obligé de la vie adulte. Plus tard aussi. Souvent après avoir déjà construit beaucoup de choses ensemble.
Et c’est peut-être justement cela qui m’intéresse le plus dans les mariages que j’imagine aujourd’hui. Je travaille avec tout ce qui a déjà été vécu. Avec ce couple-là, précisément. Son histoire, ses références, ses contradictions parfois, ses goûts et les personnes qui composent déjà sa famille.



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